Considérés sous l'angle des avantages préférentiels d'accès au marché européen, les APE profitent bien à quelques grandes économies agricoles de l'Afrique de l'Ouest et du Centre (AOC). Par contre, considérés sous l'ange de la réciprocité du régime préférentiel de commerce, ces accords menacent des filières agricoles dans la plupart des pays. L'exclusion des produits sensibles et les mesures d'accompagnement prévues dans les APE devraient permettre de limiter les pertes encourues. L a majorité des pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre sont des Pays Moins Avancés (PMA). Les avantages préférentiels des APE n'améliorent guère leur accès au marché européen. En effet, des avantages équivalents leur étaient déjà accordés depuis 2001 au titre de l'initiative « Tout Sauf les Armes » (TSA). En général, les PMA n'ont pas pu profiter de ces avantages en raison des contraintes d'offre et des difficultés liées aux règles d'origine, aux mesures de sauvegarde et aux barrières non commerciales.
UNE AUBAINE POUR LA CÔTE D'IVOIRE, LE GHANA ET LE CAMEROUN
En revanche, pour les sept pays non-PMA de l'espace AOC (Cap-Vert, Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria, Cameroun, Congo et Gabon), les APE constituent une véritable aubaine. Non seulement, ils leur évitent le régime restrictif du Système Généralisé des Préférences (SGP),mais également ils améliorent leur accès au marché européen comparativement au régime de Cotonou. Ces pays dépendent beaucoup de leurs exportations agroalimentaires sur le marché européen, à l'exception du Nigéria, du Congo et du Gabon dont les exportations portent essentiellement sur du pétrole ou du bois. La Côte d'Ivoire et le Ghana fournissent 44% et 25% des exportations agro-alimentaires ouest-africaines. Quant au Cameroun, il fournit jusqu'à 80.9% des exportations agricoles de l'Afrique Centrale. Le Cap-Vert qui vient de quitter son statut de PMA bénéficie d'une dérogation qui lui permet de continuer à exporter sous le régime TSA jusqu'en 2011. On comprend donc pourquoi la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Cameroun sont les seuls pays à signer les APE bilatéraux avant l'échéance du 31 décembre 2007. Leurs agricultures tirent l'essentiel du bénéfice agricole que les APE permettent de sauvegarder dans l'espace AOC. Le cacao, le café, le coton et les bananes sont les principaux produits agricoles exportés. Cependant, les avantages préférentiels des APE sont de plus en plus érodés à mesure que l'UE avance dans son programme de réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), qu'elle établit des zones de libre-échange avec des pays en développement non ACP et qu'elle concède des réductions tarifaires dans le cadre des négociations à l'OMC.
UN RISQUE POUR LA SUBSISTANCE DES POPULATIONS RURALES
Par ailleurs, les APE supposent une réciprocité du traitement préférentiel dont les implications économiques sont plutôt néfastes aussi bien pour les PMA que pour les non-PMA de l'espace AOC. Ces implications sont particulièrement préoccupantes dans le domaine agricole. Contrairement aux exportations, les importations d'origine européenne de produits agricoles sont importantes dans tous les pays de l'Afrique de l'Ouest et du Centre. Elles concernent de nombreux produits contrairement aux exportations qui sont concentrées sur quatre produits. La plupart des produits agricoles importés entrent en concurrence (directe ou indirecte) avec les productions nationales. Les plus importants sont le blé, le lait, la viande, la volaille, le malt, la tomate et les huiles alimentaires. Non seulement les APE impliquent des pertes de recettes douanières pour ces pays dont certains ont un budget essentiellement fiscal, mais également ils portent le risque de perturber le fonctionnement des économies agricoles et les moyens d'existence des populations rurales majoritaires. La détermination des produits sensibles à exclure des APE tient donc de ces deux dimensions. Mais elle pose des problèmes d'arbitrage régional des listes nationales de produits sensibles. Selon l'entendement de la Commission européenne, les régions ACP signant les APE devraient libéraliser au moins 80% de leurs échanges avec l'Europe. Du coup, la liste régionale de produits sensibles à exclure de la libéralisation ne peut pas dépasser 20% des importations d'origine européenne. Or les produits ne recouvrent pas une même importance dans les différents pays. Certains pays disposant d'un tissu industriel plus étoffé peuvent vouloir protéger des lignes tarifaires correspondant à des produits industriels ou agro-industriels tandis que la plupart des PMA se préoccupe seulement de protéger des produits purement agricoles. Même entre PMA, il peut être difficile d'arriver à un consensus sur la hiérarchisation optimale des produits agricoles à exclure de la libéralisation. Les importations de céréales ou de viande sont vitales voire incontournables pour certains pays, tandis que la production céréalière ou de viande demande une protection suffisante dans d'autres pays. La somme des listes nationales est donc difficile à contenir dans la limite des 20% maximum des importations régionales. Il en résulte que dans chaque pays certaines filières agricoles plus ou moins sensibles devront être tout de même livrées à la concurrence directe ou indirecte des importations d'origine européenne. En somme, l'agriculture risque de payer les frais de la réforme nécessaire pour rendre les relations commerciales de l'es pace AOC avec l'Europe plus conformes aux règles de l'OMC. Une bonne politique d'accompagnement des APE est donc indispensable pour que cette réforme commerciale produise à long terme les effets escomptés. Elle doit particulière ment veiller à éviter la marginalisation de l'agriculture et le biais urbain qui ont caractérisé les interventions publiques dans les pays africains. Pour le moment, on parle beaucoup de la compensation des pertes fiscales liées aux APE mais pas assez des ajustements nécessaires pour soulager les populations rurales des effets pervers de la réforme commerciale.
- PAR SUNDAY P ODJO, EXPERT EN POLITIQUES AGRICOLES ET COMMERCE INTERNATIONAL CMA/AOC- PRIECA/AO ET DR PAPA NOUHINE DIEYE, CHEF BUREAU D'ANALYSES MACROECONOMIQUES (BAME) - ISRA





